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Les jumeaux·lles, entre mythes et réalité

Directeur de création et styliste, Yann Weber. Photographe, Patrick Weldé. Producteur, Guillaume Folliero de Luna. Modèles, Kacper & Oskar, Jocelino & Grzelak Warren, Amalie & Cecilie Moosgaard, Monette & Mady Malroux. Coiffeur, Olivier Schawalder. Maquilleuse, Tiziana Raimondo.

Gauche :

Veste rose, Jacquemus. Sweat vert, Off White. Lunettes de soleil Le Specs x Christian Cowan.

Droite :

Sweat orange Off White. Lunettes de soleil Le Specs x Christian Cowan.

Des mythes fondateurs à nos jours, des podiums des plus grand·e·s designers jusqu'au grand et au petit écran, les jumeaux·lles fascinent autant qu'ils·elles questionnent. Au fil des siècles, leur représentation oscille entre fusion et conflit, stabilité et démesure, duo et duel. Des jumelles inquiétantes du Shining de Stanley Kubrick aux figures de Castor et Pollux qui inspirent Alessandro Michele chez Gucci, que nous révèle donc ce culte millénaire que l'on voue au double ?

Dès l'Antiquité, tout un imaginaire se crée autour de la figure gémellaire. On se récite les histoires des Dioscures, de Romulus et Rémus, Caïn et Abel ou encore Jacob et Ésaü. Divin·e·s ou humain·e·s, parfois démiurges, protecteurs·rices, guerrier·ère·s ou navigateurs·rices, leur destin est souvent exceptionnel, mais leur sort est toujours scellé l'un·e à l'autre. L'image du·de la jumeau·lle nourrit ainsi de nombreuses fantasmagories, souvent excessives. L'idée que deux êtres se ressemblent et soient liés par leurs actes, leurs pensées et leurs émotions fascine. Car derrière l'histoire des jumeaux·lles se joue finalement une histoire de miroirs, la perspective réjouissante ou effrayante du double. Qu'ils·elles soient identiques, complémentaires et solidaires comme Castor et Pollux ou bien rivaux·les et monstrueux·ses comme Romulus et Rémus, ces mythes interrogent finalement sur l'identité et la différence. Si les jumeaux·lles touchent autant l'imaginaire collectif, c'est donc parce que la question du double renvoie avant tout à une quête identitaire et à la recherche de la singularité. Le double, finalement, questionne le « moi ».

Gauche :

Total look Serapis Maritime. Chaussures, Alyx.

Droite :

Total look Serapis Maritime. Bottines Elton en cuir, Pierre Hardy.

En 1949, le psychanalyste Jacques Lacan élabore la théorie du « stade du miroir », soit l'idée qu'entre six et 18 mois, un enfant reconnaît son image comme la sienne propre et commence à cet instant à se structurer grâce à la reconnaissance d'une identité sur laquelle se fondera sa construction psychique. Cette étape serait ainsi le début de la formation de soi. Mais qu'en est-il alors des jumeaux·lles et de leur double ? Comment se construire dès l'enfance avec cette idée que l'on ne serait pas unique ? Un reflet d'autant plus complexe que la construction de soi et l'individualisation de chacun·e passent aussi et surtout par le regard de l'autre. « Comme le mythe de Narcisse le rappelle : pour vivre, se construire, se penser ou encore panser certaines de ses blessures, le sujet doit en passer par l'autre. Ce lien originaire et fondateur imprégnera par la suite chacun de ses actes, de ses choix, de ses pensées ou émotions. Il les imprégnera, mais ne les déterminera pas totalement, car, entre-temps, des processus de subjectivation, de transformation se seront mis en place », explique Régine Scelles dans ses Réflexions autour du double fraternel (L'Esprit du Temps, 2004). Les jumeaux·lles sont donc lié·e·s dès leur plus jeune âge dans leur rapport au monde et à soi. Ils se construisent en miroir bien que chacun développe au fur et à mesure sa propre individualité. Selon l'écrivain grec Pausanias, Narcisse ne chercherait pas son propre reflet dans l'eau, mais bien celui de sa sœur jumelle disparue. Un lien originel qui serait donc sacré et immuable.

La gémellité intrigue autant qu'elle interroge et une myriade de récits ou d'incarnations l'ont représentée à travers l'histoire. Ces dernières années notamment, les jumeaux·lles sont de nouveau à la pointe de la tendance, comme en témoigne le nombre croissant de modèles et influenceurs·ses qui tirent leur notoriété de leur double. De New York à Paris, les jumelles japonaises Suzuki, fortes de leurs 273 000 abonné·e·s sur Instagram, sont ainsi de toutes les Fashion Weeks et font leur show côte à côte en front row des plus grands défilés. Avec leur carré fuchsia combiné à des tenues impeccables, les deux sœurs jouent avec leur image en posant dans des tenues identiques, souvent en total look Gucci ou Moschino. Elles sont d'ailleurs égéries de la campagne Moschino x H&M de 2018. Tout aussi adulées, les jumelles Ruth et May Bell excellent dans leur sister attitude en cultivant, cette fois, l'art de la différence. D'un côté, Ruth, allure androgyne, cheveux courts, avance d'un pas assurée sur les catwalks du monde entier, de Saint Laurent à Lanvin en passant par Versace. De l'autre, May, plus discrète, les cheveux longs et fins, a posé à ses côtés pour Burberry et Dior, ou en solo pour la couverture du Vogue Italie. Le duo fait la paire pour ces deux tandems et la mode en raffole.

Gauche :

Veste rose Stone Island, Polo imprimé en coton bleu Lanvin.

Droite :

Total look Paul Smith. Mini sac rose, Medea. Lunettes de soleil, Gucci.

À l'heure où la société est en plein questionnement sur l'identité et le genre, la figure gémellaire ouvre aussi une réflexion sur la singularité, l'altérité et l'inclusivité. En 2005, les jumelles Mady et Monette Malroux défilaient pour John Galliano à la Fashion Week de Paris lors d'un défilé mettant en scène des mannequins seniors. On voit littéralement double avec ces deux Parisiennes, également aperçues dans le film Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, de Jean-Pierre Jeunet. Unies sur scène comme à la ville, les deux sœurs ont choisi de vivre et de travailler ensemble. La campagne Gucci « Accidental Influencers » met elle aussi le principe du duo à l'honneur, en février 2020, lorsque Alessandro Michele met en scène un groupe de sosies vêtus de manière quasi identique dans des scènes du quotidien. Créée par le photographe et réalisateur britannique Max Siedentopf, la série agit comme un récit absurde où illusion et réalité se jouent de l'autre. Un concept que l'on retrouve également décliné chez Thom Browne, qui fait défiler 33 couples assortis avançant d'un même pas sans distinction d'âge ou de genre, tels des jumeaux·lles, pour son défilé automne-hiver 2020-2021. Une illusion d'optique qui trouble les frontières entre les vestiaires homme et femme dans un équilibre parfait.

Si auparavant les jumeaux·lles ne faisaient qu'un·e dans l'imaginaire commun, un psychologue du développement a ensuite bouleversé cette vision, dans les années 1980 : René Zazzo. En 1984, il publie Le Paradoxe des Jumeaux (Stock), qui le propulse au rang de « Monsieur Jumeaux·lles ». En étudiant leur psychologie durant des années, ce disciple de Henri Wallon, plutôt que de mettre l'accent sur leurs similitudes, s'est intéressé aux différences qui existent entre les vrai·e·s jumeaux·lles monozygotes. Coup de tonnerre dans la psychologie gémellaire : loin d'être « identiques », ces jumeaux·lles formeraient un couple avec « une distribution plus ou moins stable des tâches, des activités quotidiennes ». En étudiant la dynamique de couple qui les unit, il cherche ainsi à comprendre la genèse de l'identité et à répondre à cette question essentielle : comment deux êtres en apparence « identiques » peuvent-ils construire leur singularité ? Et finalement, il répond à cette interrogation existentialiste : comment devient-on soi-même ? Dès lors, les jumeaux·lles ne sont plus perçu·e·s comme une seule et même entité, mais bien comme deux êtres distincts et singuliers.

De nombreux fantasmes autour des jumeaux·lles restent cependant ancrés en raison de la prégnance de différents récits littéraires et cinématographiques, comme l'idée que certain·e·s d'entre eux·elles pourraient user de télépathie. Tout comme la mode, la littérature, l'art ou encore le cinéma n'ont eu de cesse d'user de jeux de rôle et de miroirs. Au début des années 1980, le monde entier est ainsi hanté par l'image des terrifiantes jumelles en robe bleue du Shining de Stanley Kubrick, qui s'inspire de la photographie Identical Twins de Diane Arbus. Le double peut en effet procurer un sentiment de malaise et d'étrangeté, tout en constituant un véritable ressort dramaturgique. Dès lors, le mythe rejoint la réalité et la magie l'emporte sur la science bien que certain·e·s partagent des connexions parfois inexplicables.

De récentes études montrent par ailleurs que depuis les années 1970, le nombre de naissances gémellaires a doublé dans les pays développés. Si le facteur héréditaire reste l'une des causes majeures de la gémellité, l'augmentation de l'âge de la mère ou encore la multiplication des Procréations médicalement assistées (PMA) auraient également provoqué ce « boom des jumeaux·lles ». Un phénomène étudié de près par les scientifiques, qui semble cependant avoir atteint un plateau au sein de certains États, puisqu'un quart des pays étudiés ont vu leurs chiffres diminuer, comme les Pays-Bas, le Danemark, la Norvège, la Finlande ou encore la République tchèque. En France, si ce boom ne semble pas encore terminé, un autre sujet est pointé du doigt par le docteur Claude Imbert dans son ouvrage Un seul être vous manque... Auriez-vous eu un jumeau ? (Visualisation holistique, 2004). S'appuyant sur des études scientifiques prouvant qu'un minimum de 12 à 15 % des grossesses seraient initialement gémellaires, et s'intéressant à celles qui ont été interrompues, l'auteur évoque les conséquences psycho-émotionnelles et le deuil inconscient que pourrait procurer cette perte. Une réflexion engagée et métaphysique où la question gémellaire interroge une fois de plus la psychologie la plus profonde, en sondant l'esprit de ces doubles génétiques. La fascination envers les jumeaux devrait donc encore nourrir une myriade d'études, de mythes et de fantasmes.

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